LOGOS - #3 : Un dernier jazz pour Marc-Edouard

Chapitre 1 : Blues pour un massacre

 

L'interprétation sulfureuse et free-jazzesque de la "Marseillaise" par Albert Ayler résonnait à plein régime dans l'appartement parisien de Marc-Edouard.


A chaque nouvelles notes de Ayler sortant des enceintes, Marc-Edouard tapait sur son clavier tel un possédé happé par le souffle vaudou qui émanait de la musique. "Ah putain, c'est quand même entre chose que la version de ce youpin de Ginsburg !", s'exclamait l'avorton au chapeau tout en attaquant l'écriture du dernier chapitre de son prochain livre. "Je vais les faire trembler moi, la Dissidence ! Soral et Dieudo auront tellement de casseroles au cul qu'ils pourront se recycler dans la quincaillerie après la fermeture de leurs sites de merde sans nom. Schoural et Dieudowitz ! Si j'ai pas le Renaudot avec cela."
La sonnerie de son appartement (une version 8bits de "Tu veux ou tu veux pas" ) le fit sortir de sa transe de rage jouissive. Qui pouvait bien venir l'importuner à une heure pareil, alors qu'il était sur le point de clôturer le brûlot et chef-d’œuvre déjà proclamé qu'Internet attendait depuis des années ? Croyant qu'il s'agissait de sa maîtresse arabe, Marc-Edouard prit finalement le chemin de la porte en pensant qu'il pourrait au moins compenser l'interruption de sa prose par une séance de sodomie sur "Bitches Brew" de Miles Davis.


Alors qu'il ouvrit la porte, le gourdin déjà en extension et prêt à vomir sa gerbe d'or célinienne, quelle ne fut pas sa surprise de tomber nez-à-nez avec deux hommes masqués arborant des cagoules en forme d'ananas.
"Wesh zyva, c'est toi Nabe ?" s'exclama un des deux compères.
"Mais qu'est-ce que... C'est la LDJ ? Mais qu.....":" Marc-Edouard ne put finir sa phrase, un des deux hommes l'empoignant tandis que l'autre fit irruption dans l'appartement.
"Wesh, il est où ton livre bâtard ?", hurlait la face d'Ananas qui était en train de faire valser la collection de vinyles rares de Marc-Edouard à travers la pièce.
Ce dernier n'essayait même pas de se défendre, en bon untermensch avorton et collabo qu'il était. S'il était amateur d'enculage de gazelles, il n'appréciait guère l'idée de se voir gratifier d'une quenelle épaulée par les deux gorilles fruités. C'était au tour de sa bibliothèque de se faire dépecer.
"Ah non ne faites rien à celui-ci ! C'est une édition dédicacée de Bagatelles pour un Massacre ! Ca n'a pas de prix, je vous en supplie".
"Wesh zyva, il a même pas Comprendre l'Empire ce bâtard", rigolait un des deux quenelliers. Ils finirent par mettre la main sur l'ordinateur portable de Marc-Edouard. Un GIF de Léon Bloy faisait office d'économiseur d'écran.
"Non, vous ne pouvez pas, Ça représente des mois de travail ! C'est ma seule chance d'avoir un jour un prix dans ma vie."
L'Ananas masqué fit exploser le portable contre le mur, faisant tomber une des dernières créations picturales de Marc-Edouard. Une odeur pestillencielle vient alors envahir l'appartement. Marc-Edouard venait en effet de lâcher l'artillerie lourde dans son falzard à 400 balles.

 

Chapitre 2 : Salim le Pathétique

 

Marc-Edouard émergeait d'un caveau du 18ème arrondissement où il venait de terminer un boeuf furieusement jazzy avec son paternel, qui lui aussi supportait le poids du prénom terrible qu'est celui d'Alain.


Depuis l'agression à son domicile, Marc-Edouard ne sort plus autant qu'avant et se contente de raser les murs entre les boîtes de jazz de la capitale et son appartement. Il faut dire que son sang d'untermensch turc le prédisposait à une nature de petite fiotte. Au 16ème siècle, il aurait servi comme eunuque dans un Harem de Soliman le Magnifique, regardant jalousement le grand Sultan enfourcher ses jeunes esclaves de plaisir. C'était cela, la misère du désir.
Qui plus est, il était toujours aigri par la conclusion désastreuses de ses vaines tentatives de séduction auprès d'Audrey Vernon. Elle ne lui avait même pas donné une "lueur d'espoir". Elle avait beau avoir le cul rouge d'une marxiste, il aurait quand même bien planté son drapeau de conquistador espagnol sur sa terre plus très vierge. Mais voilà, Marc-Edouard était plus proche d'un héros risible de Cervantès que d'un virile et burné chevalier madrilène aux couilles pleines de foutre à partager. Marc-Edouard rongeait donc son frein en astiquant frénétiquement non pas sa verge mais son chapelet Léon Bloy qu'un ami célinien venait de lui offrir.  

 

Son chapeau bien enfoncé sur sa tête de chétif incapable de briller même dans le handysport, il regagna, dans la crainte perpétuelle d'une agression ananassisante, son meublé dans lequel il s'était mis à retaper intégralement son roman saccagé. Il avait d'ailleurs passé des heures à reclasser sa collection de vinyles du label Blue Note.
Arrivé chez lui, il remarqua la lumière rouge qui bipait sur son répondeur. Tout en enlevant son écharpe d'écrivain, son imperméable de collabo de Série Noire et son galurin d'esthète, il appuya sur Play afin de lancer le message.  
"Alors, espèce de dégénéré, on répond plus au téléphone. On a peur ? Non mais ca va pas la tête ? Espèce de petit frère la truelle, pédo-sataniste qui couche avec des collabeurs même pas pubères. Adorateur d'idoles dégénérées comme ton ami ami Léon Bloy. Ecrivain et artiste râté, parisianiste suceur de sang..."
C'était encore Salim, son ancien webmasteur, qui ne cessait de le harceler de plus en plus à mesure que son cancer montait en apothéose.  
"Sale petite frappe qui se dit chrétien. Scatophile et soupeur du dimanche, petite..." Marc-Edouard fit cesser cette incantation qui sentait l'huile en appuyant sur Stop avant d'effacer cette horreur de son répondeur ainsi que de sa mémoire.  


Il était une heure du matin et il était frustré de ne pas avoir pu défoncer une fraîche gazelle tout en lisant un passage des Décombres de Rebatet. C'était le moment idéal pour se lancer dans la réécriture de son livre, épingler sur son liège implacable les petits insectes de la Dissidence. Après avoir vérifié l'activité de son compte fake sur Twitter, il cliqua sur son marque-page "Egalité et Réconciliation" afin d'y puiser un précieux matériel d'inspiration. Et au passage, se rassurant en se disant qu'il ne peignait pas si mal en comparaison avec la sélection des dessins de la semaine dudit site.  
Après ces quelques minutes d'errance, il ouvrit le volumineux fichier Word qui allait être son futur chef-d'oeuvre. Mais quelque chose avait changé, Marc-Edouard fut horrifié. On avait totalement piraté son texte. D'obscurs caractères illisibles, chinois, coréens, arabes, remplaçait sa prose divine. Il n'en croyait pas ses yeux. Il fit défiler les 666 pages, toutes étaient corrompu. C'était la Daech totale. La seule phrase lisible se trouvait sur la toute dernière ligne : "Espèce d'avorton, j'ai baisé Audrey Vernon. Signé LOGOS".

Chapitre 3 : Action !
 
Depuis son récent hackage, Marc-Edouard avait prit la résolution de ne plus quitter son appartement. Disons que c'était plus ses gènes de soumis éternel non-viril qui lui avaient dicté cela plutôt que son intelligence dépourvue des subtilités cognitives hélleno-chrétiennes. Plus de virées tardives dans les boîtes de jazz, plus de tentatives de séduction auprès de jeunes berbères désirant tâter un chibre célèbre, plus de discussions au café avec son ami intime Frédéric, ex-animateur télé sur France 3. Marc-Edouard s'était fait moine cistercien, passant les journées à réécrire pour le troisième fois son épais roman conchiant la dissidence. Il avait abandonné définitivement la forme informatique pour retourner aux bases essentielles : la plume et le bloc-note Clairefontaine qu'il avait gardés pour coucher sur papier une suite éventuelle à son Journal Intime avorté. Il faut dire qu'il n'avait plus rien de très croustillant à raconter, entre ses agressions, ses déceptions sexuelles et ses dernières fausses notes qui avaient entachées une jam jazzy virginale dans un club du 18ième. Il n'oubliait cependant pas de conserver des copies carbones de ses écrits, la perspective de se remettre une quatrième fois à l'ouvrage lui ôtait les derniers élans d'impulsions sexuelles qui lui restaient.  
Il était cependant obligé de briser sa retraite monacale. En effet, le vernissage du nouveau numéro de sa revue "Patience" devait avoir lieu dans une petite librairie de St-Germain des Près. Malgré les menaces de quenelles épaulées qui pouvaient lui tomber dessus à chaque pas hors de son domicile, il ne pouvait rater un tel évènement. Surtout qu'il pouvait potentiellement y avoir de la gonzesse en rut prête à tout pour une séance de boungabounga au son d'un pressage limité d'Ornette Coleman. Après avoir soigneusement planqué les feuilles sur lesquelles il venait d'éjaculer son foutre littéraire parfait, il s'équipa afin d'affronter la nuit parisienne.  
 
L'ambiance était plus décontracté dans la librairie. Là enfin, Marc-Edouard pouvait jouir. Intérieurement en tout cas, car extérieurement ce n'était pas encore trop cela. C'était lui le Roi de la fête et personne d'autres. Il se sentait enfin libre, revitalisé par les demandes incessantes de dédicaces, les compliments sur son oeuvre picturale transcendante et les petites écrivaillons merdiques du dimanche qui désiraient son avis sur leurs dernières publications.  Nabe Ier, en majesté, au milieu de sa cour de petites raclures qui jamais n'arriveront ne serait-ce qu'à un dixième de son talent génial et déglingué. La seule ombre au tableau survient à 22 heures quand un petit plaisantin lui demanda ce qu'il pensait du dernier album de Gilad Atzmon. Il fut expédié séance tenante sur le pavé, sa bassesse ne pouvant être tolérée au sein du palais nabien.
Le vernissage prit fin vers minuit. Alors que la majorité des personnes présentes désirait continuer la bringue au Baron, Marc-Edouard dut prétexter une soudaine inspiration démentielle afin de pouvoir rentrer chez lui. Il avait certes un peu abusé du champagne grisant, il ne fallait pas tenter le Diable. Chaque minute passée en dehors de son appartement pouvant lui valoir un bras tendu dans son petit rectum déjà beaucoup trop serré à son goût.
Il quitta la librairie discrètement, rasant comme à son habitude les murs de la ville. Il sentait perpétuellement une présence derrière lui, mais ne se retournait pas. Alors qu'il était à mi-chemin de ses pénates, une voix surgit derrière son dos : 
- Monsieur Zanini ?
Marc-Edouard se retourna, la bile dégoulinant dans son estomac. Il vit deux hommes élégamment parés de costumes cravates, leurs yeux dissimulés par des Ray Ban collector. Le fait qu'ils ne soient pas Arabes ou Afros rassura quelques peu Marc-Edouard, qui prit quand même le risque de leur adresser la parole :
- Heu oui, c'est moi. Mais s'il vous plait, ne prononcer pas se nom en public. C'est dégradant pour mon image d'artiste maudit.
- Monsieur Zanini, reprit un des deux hommes, votre présence est requise de toute urgence. Marc-Edouard fut très étonné :
- Je n'ai pas de rendez-vous pourtant. Si c'est pour une proposition de la part d'un éditeur, cela ne m'intéresse pas.
L'homme reprit d'un ton grave :
- Pas d'histoires, monsieurs Zanini. C'est la Maison Mère.
A ces mots, Marc-Edouard fut prit d'une intense panique. Son instinct lui disait de courir, mais il était tétanisé sur place. Il se mit à couiner tel un goret que l'on était sur le point d'emmener à l'abattoir : "Quoi ? Non mais il y a erreur ! Je suis même pas dissident moi ! Non !". Un des deux hommes extirpa un spray de son costard avant de l'utiliser contre le visage plein de soumissions de Marc-Edouard. Les deux hommes se saisirent avant qu'il ne tombe dans les pommes. A ce moment précis, une berline noire tonitruante arriva à leur hauteur. Ils firent voler Marc-Edouard sur la banquette arrière avant de monter à leur tour. La voiture partit alors en trombe avant de s'évanouir dans le brouillard parnassien.  
 
 
Marc-Edouard reprit peu à peu conscience. Il ne savait pas combien il avait passé dans les bras de Morphée. Il avait fait des rêves étranges, des images de rats aux pattes crochues l'avaient hanté pendant tout le temps qu'il avait passé dans les vapes. Quand il ouvrit enfin les yeux, une lumière aveuglant l'écrasait. Il se trouvait accroupit sur ce qui ressemblait mystérieusement à du sable. Une fois son iris habitué à ce soleil de plomb, Marc-Edouard se rendit compte qu'on lui avait ôté sa tenue homologué Rebatet et enfilé à la place une camisole orange. Ses poignets étaient menottés et ses jambes entravées. Alors qu'il se demandait s'il avait oui ou non encore souillé son légendaire futal à 400 balles pendant son agression, une main ferme vint se poser sur son épaule. Une personne commençait soudainement à hurler un texte en arabe avant poser un couteau sur la gorge de Marc-Edouard. Alors que ce dernier s'apprêtait à affronter la mort tel un croisé bloyen en Terre Sainte, les yeux clos, une autre voix vient interrompre ses songes de mort héroïque :
- Bon Schlomo ca va pour le moment. On fera la décapitation en post-prod plus tard. On fera une seconde prise si jamais.  
Éberlué, Marc-Edouard ouvrit ses paupières. Il se rendit finalement compte que ce qu'il prenait pour un soleil de plomb était en réalité deux immenses projecteurs braqués sur sa personne. A côté de ces derniers se trouvait deux caméras que manipulaient quelques personnes assistés de preneurs de son. Le sable sur lequel il gisait était en fait du toc. Un jeune hommes bedonnant, casquette vissée sur la tête, tournait en rond dans ce qui semblait être un studio. Il l'entendait s'adresser à ceux qui étaient, de toute évidence, ses assistants : "Bon, le plateau pour l'attentat est prêt ? Parce qu’on est en retard au niveau de la production là. On a assez de figurants ?".  
Les mains et jambes de Marc-Edouard furent finalement libérées par son bourreau, un homme en costume de Daech qui lui tapait amicalement sur l'épaule :
- Alors, monsieur Zanini. Toujours pas complotiste ?

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