LOGOS - #6 : Deux Lexomil dans le couscous

Chapitre I

 

Bobigny s'endormait. Le regard fixé sur une tache au plafond, Ahmed ne pouvait empêcher les images d'apparaître, et les voix ne se taisaient pas : le Dieudobus, les T-shirts, Joss, ce salaud de Soral, Noémie, les millions, « il sert à rien en gros », « une salope », « un traître »... Ils l'avaient méprisé, humilié, insulté mais ils allaient voir, oui, ils allaient voir, et pas plus tard que le lendemain.

- « Vous allez voir ! », dit-il un peu trop fort en se redressant, au risque de réveiller son plus jeune fils, qui s'était couché un peu en colère. Raillé par ses amis, au collège, à cause de ce père qui se montrait dans des vidéos ridicules et ennuyeuses, il était maintenant obligé de se battre souvent, chaque fois que fusaient un « Islam couscous ! », un « Yarab Yarab ! » ou un « Ta rrrracee ! », dans la cour. Mais il aimait son père, qui était un homme bon, et qui lui avait promis que la prochaine fois qu'on parlerait de lui, il pourrait être fier de son père.

Il ouvrit le petit tiroir de la table de chevet pour étudier une fois de plus le plan du Théâtre de la Main d'Or. Oh, il n'avait pas vraiment besoin de plan, il le savait bien, après tant d'années, tant de soirées à servir à boire aux clients, à vendre des t-shirts, des billets, des briquets, des mugs... Et tout ça pour quoi ? Des clopinettes, rien... Mais il allait payer, le gros. Il allait payer, sa race. Il allait le briser, et pas que le dos...

Calmé, presque endormi, sa main gauche laissa échapper le plan du théâtre. La feuille plana un instant puis plongea brutalement sous le lit, finissant sa course en s'arrêtant en porte-à-faux sur une chaussette Décathlon disparue depuis des mois.

Les rires francs de trois jeunes gens du quartier, tout près, lui semblèrent un encouragement, juste avant qu'il ne s'endorme pour de bon.

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