(Récit) Bienvenue au Cameroun !

Chapitre 1 : Sous le soleil

 

La piste de l'aéroport était recouverte d'une poussière jaunâtre qui brillait sous le soleil. Alors que l'avion se posait, dans la cabine la voix du pilote annonçait : "Bienvenue à Yaoundé, capitale de la République du Cameroun - Boko Haram. Il est 12h30 heure locale, la température extérieure est de 35° et le niveau de charia a été relevé à "orange" (voile intégrale pour les femmes et interdiction de rapports sexuels avant le coucher du soleil"). Nous vous souhaitons une bonne journée, dans le respect et la piété".

La police militaire était déjà au pied de l'appareil alors qu'on amenait la rampe. En sortant, les passagers furent scrutés et certains contrôlés au hasard, alors même qu'ils n'avaient pas encore passé la douane. Un commerçant du sentier, Jean Esseyag, fut aussitôt refoulé et invité à remonter dans l'appareil. Penaud, il dut s'exécuter, pendant que les soldats grinçaient entre leurs dents qu'ils détestaient les "suceurs de sionistes" comme lui.

En revanche, Dieudonné n'eut aucun mal à passer. On lui accéléra même le passage à la douane. Les soldats qui le reconnurent marquèrent leur admiration pour le tron-pa. Certains osèrent même lui demander un autographe, malgré le regard sévère de leur supérieur, qui n'appréciait pas trop ce manquement à la discipline.

Dieudonné serra volontiers la main de tous ces jeunes gars pleins d'enthousiasme, et, très heureux, les gratifia de quelques-unes de ses meilleures répliques :
- Tiens, toi, marche deux heures, tout droit, voilà. Et ferme-là. Physiquement... Moi d'où je viens, les sionistes veulent te la mettre jusque là...

Les soldats étaient hilares.

- T'es trop fort, Dieudo, t'es le tron-pa. Grâce à toi, on va glisser des quenelles de 150 aux Occidentaux satanistes !

- Ah, génial, les gars, au-dessus de vous, c'est le soleil !

Le supérieur commençait à taper du pied devant ce show improvisé. Les autres passagers s'étaient mis en cercle et riaient aussi. Dieudonné put encore faire quelques phrases en prenant la voix du doubleur nègre des années 70 ("meeeerde, les mecs, chié quoi !") et celle de l'avocat camerounais ("non mais comment !") avant que l'officier n'interrompe pour de bon la plaisanterie et ordonne à ses soldats de retourner contrôler les papiers.

Dans le grand hall, un officiel en costume attendait Dieudonné avec un panneau et s'avança, l'air martial :
- Bonjour, mon frère, je me présente : Augustin-Napoléon Ndoumbé. Aide de camp de son Excellence.

C'était un grand personnage, très sec, aux traits raides, qui arborait de grandes lunettes noires à la Pinochet.

Il le conduisit à une grande limousine qui démarra, aussitôt entourée de quatre gendarmes à moto.

Dieudonné s'assit confortablement sur la banquette arrière, entre deux indigènes bantous accortes et court vêtues, qui riaient comme des gamines en voyant arriver la vedette. Son accompagnateur sortit le champagne, en lui précisant -avec un large sourire très inquiétant tant il était raide - que dans ce véhicule, la charia était toujours au niveau vert !

Le cortège traversa Yaoundé toutes sirènes hurlantes, provoquant des embouteillages monstres dans toute la ville et créant un désordre pas possible : en effet, la police en profitait pour effectuer des contrôles à la sauvage dans tous les quartiers environnants. Par les vitres teintées, Dieudonné admira sur la façade d'un immeuble un portrait géant du président-maréchal.

- Ce n'était pas là la dernière fois que je suis venu.

- Nous venons de le faire peindre, précisa  Ndoumbé. Par ailleurs, mon frère, pas de manières entre nous, tu peux m'appeler Ndou, c'est comme ça que m'appellent tous mes amis.

- Hé bien moi c'est Dieudo ! Le grand humain !

"Ndou" se força à rire, et ce fut tellement artificiel que c'en était inquiétant. A ce moment, Dieudonné eut, sans savoir trop pourquoi, des visions de salle de torture souterraine, où l'horrible Ndoumbé, en bras de chemises, torturait des opposants au régime à la gégène. L'humoriste déglutit et se força à avaler une nouvelle gorgée de champagne, alors que les filles se serraient contre son corps bien en chair et lui minaudaient des choses dans l'oreille en lui mordillant le lobe.

Pendant ce temps, la limousine s'engageait sur une grande route en marbre rosé.

- Le président-maréchal vous attend avec impatience.
- Comment se porte son Excellence ?
- Ma foi très bien. Je ne devrais pas te le dire, mon frère, mais sachez qu'il va créer l'ordre de la grande quenelle d'or et qu'il compte bien que tu en sois le premier décoré.
- Son Excellence est trop bonne.
- Rien n'est trop bon pour le grand penseur M'Bala, qui fait trembler tous les suceurs de sionistes !
- Génial !...

Dieudonné se força à rire, assez gêné.

Le cortège passait entre des rangées de palmiers qui menaient au grand palais présidentiel, monstruosité architecturale construite de bric-à-brac, clinquante, triomphe de l'art pour nouveaux riches. Cela luisait de toutes les couleurs sous le soleil du Cameroun : de la pierre rose de provence, du marbre grec, du stuc, de l'aluminium... C'était éblouissant et d'un mauvais goût total.

- Quelle merveille, dit Dieudo.

- Les gens sont heureux en voyant un si beau palais. Sachez que sa construction a absorbé 15% du PIB de l'année dernière, mais le président-maréchal en est très content. Un premier architecte avait proposé une version beaucoup trop misérable. Il a fini jeté par les lions de la ménagerie présidentielle. Et sa famille déportée en camps de rééducation.

Ndoumbé éclata d'un grand rire de tortionnaire fasciste et Dieudonné ne sut dire s'il plaisantait. La vérité est que l'alternance d'air climatisé, de chaleur au-dehors, de champagne, et les sollicitations des filles commençaient à le fatiguer. Il n'avait qu'une envie : s'envoyer en l'air pour de bon avec les deux demoiselles dans le jacuzzi de sa chambre, puis une grosse sieste, comme un lion repu de gazelles dans la savane. En France, Noémie organisait toute l'année des tournages de films pornos dans leur propriété et Dieudonné pouvait tout au mieux se rincer l'oeil, mais aujourd'hui, c'est lui qui allait être la vedette !

Le nouveau drapeau du Cameroun - Boko Haram claquait fièrement sur les tours du palais présidentiel. La garde d'honneur accueillit le visiteur avec les tambours et les trompettes d'usage.

Ndoumbé sortit le premier de la limousine, alors que des boys en tenue blanche (shorts, chaussettes, chemises) venaient dérouler le tapis rouge. Sous le soleil, les bagues en or de Ndoumbé luisaient, alors qu'il frappait dans ses mains pour faire venir le personnel qui allait s'occuper des bagages.

Dieudonné, qui se sentait lourd comme pas permis, réussit à s'extraire du véhicule, les deux filles hilares pendues à son cou. Il leur mettait spontanément la main aux fesses. Il eut un instant envie de reprendre sa dignité dans une occasion pareille, surtout quand Ndoumbé le gratifia de son sourire trop large, mais le champagne lui tournant la tête, il ne put qu'avancer en zig-zag, prêt à tomber à chaque pas et, alors que la fanfare jouait l'hymne national, monter les marches, oblique comme si la gravité avait basculé, avant de s'engouffrer dans le hall climatisé, décoré de grands bananiers, de lustres en cristal et de lampadaires kitschs. Au fon de la pièce, sous un portrait-géant du Président-Maréchal, un ascenseur aux portes en or s'ouvrait. Dieudonné réussit à y monter. Il tenait à peine debout. Appuyé contre la paroi, il réussit à ne pas s'effondrer. Dans le couloir du troisième étage, il buta contre les murs. Les domestiques se précipitèrent pour l'empêcher de s'effondrer comme un gros sanglier touché par balle. Il entra dans la chambre et alla s'effondrer sur le lit.

Dépitées, les deux filles le regardèrent. Elles essayèrent de le réveiller mais rien n'y fit, le gros comique s'était endormi comme une souche. Elle se regardèrent, très inquiètes et tremblèrent quand Ndoumbé entra dans la chambre. Elles savaient quelle genre de punition leur était promise si elles ne parvenaient pas à satisfaire l'invité du Président. L'aide de camp considéra Dieudonné, qui ronflait tout son saoul. Il mit un taquet sur la tête des filles et leur ordonna de s'enfermer dans leurs chambres jusqu'à nouvel ordre. Il glissa quelques mots en arabe aux miliciens nigérians qui allaient garder la suite du comique, enleva ses lunettes, révélant son oeil de verre à gauche, et sa cicatrice sur la paupière, et dit qu'il allait pour le moment dans sa chambre.

A ce moment, Dieudonné eut un ronflement plus fort et se réveilla en sursaut. Il avait un mal de crâne pas possible. Il se leva, vit par l'entrebaillement de la porte Ndoumbé qui s'en allait. Il se précipita après lui, mais fut aussitôt arrêté par les deux miliciens. Ndoumbé se retourna et lui lança :
- Repose-toi pour le moment, mon frère. Le Président Tsoungi te recevra pour le dîner.

Chapitre 2 : L'eldorado

 

En sortant de la douche, la bouche pâteuse et le crâne douloureux, Dieudonné remarqua que le peignoir de sa suite, ainsi que les serviettes et toutes les lotions de la salle de bains, provenaient de l'hôtel Burj-Khalifa de Dubaï. C'était à peu près pareil pour tout le mobilier en fait, récupéré à droite et à gauche. Mal réveillé, le Franco-camerounais alluma la télévision et zappa sur la chaîne nationale. Un reportage présentait le régime du président-maréchal Jean-Placide Tsoungui. L'ancien garde du corps et ministre de côté du dictateur Mukuna avait fini par renverser ce dernier. Il l'avait fait exécuté en place publique, après un discours-fleuve de 4h où il le traitait entre autres de gros phacochère et de suceur de sionistes.

On voyait ensuite des images des premières journées du nouveau président, paradant dans les rues de Yaoundé, à la tribune de son palais, visitant des hôpitaux, passant en revue des troupes, décollant en hélicoptère, ou encore dans sa salle de réception, signant une alliance avec le leader de Boko-Haram : poignée de mains officielle alors qu'il nommait ce dernier ministre de l'Intérieur, de l'Extérieur, de la Défense et du droit des minorités. Puis zoom sur les réalisations du régime : la modernisation du territoire pygmée de la forêt équatoriale, transformé en parc de loisirs, avec aérodrome, parc d'attraction, autoroute Bouygues pour amener les cars de touristes chinois... Tenue du premier congrès mondial de l'antisionisme, avec une délégation iranienne, des Neturei Karta, une conférence de Kémi Seba sur le panafricanisme... Un programme fastueux où le président-maréchal avait parlé au total pendant 25 heures sur quatre jours.

Interloqué, Dieudonné remarqua que Tsoungui maniait parfaitement le logos : ses discours étaient émaillés de la rhétorique et du vocabulaire de Soral sur son canapé rouge. Il savait enfiler comme des perles les adjectifs pour qualifier l'Empire : talmudo-judaïco-sioniste, thalasso-impérialiste, atlanto-maçonnique... Il avait digéré toute la rhétorique du penseur au canapé rouge et connaissait sur le bout des doigts le billard à trois bandes, les méfaits du tout-puissant lobby dont il faut taire le nom... Il reprenait aussi des tics et des mimiques des spectacles de Dieudonné, comme pointer l'index vers le ciel, hurler "ferme-la" etc. L'humoriste ne se serait jamais attendu à ce que les éléments de langage de la "dissidence" devinssent des mots-clefs d'un régime politique. C'était jusqu'à ses propres déclarations sur les négriers juifs et l'assassinat de Jésus par les "sionistes" qui se retrouvaient dans la bouche du chef d'Etat camerouno-boko-haramien !

Et à chaque fois, en retrait de l'orateur Tsoungui, on apercevait distinctement, caché derrière ses lunettes noires, le sinistre Ndoumbé, très raide, immobile, toisant le public comme s'il cherchait des opposants à faire fusiller sur-le-champ. Ou comme un marionettiste actionnant le président...

Dieudonné prit un jus de fruits dans le mini-bar. Il zappa sur les chaînes et tomba sur un film pornographique, "L'amour dans les arbres" de Jacky Kapo, réalisateur camerounais de Château-Rouge à Paris. Dieudonné reconnut les deux filles de la limousine, qui se faisaient prendre virilement sur des branches hautes, mais il eut du mal à avoir une érection. Il était juste étonné de la façon dont le réalisateur jouait avec le fantasme des Noirs qui ne sont que des singes en rut. Les films étaient estampillés du logo du ministère de la culture camerounais et du comité pour la promotion de la femme nègre. C'était très mal filmé, complètement tarte, mais on devait reconnaître au réalisateur et acteur un dévouement dans l'effort. Dieudo se dit qu'à sa place, il aurait fait craquer la branche depuis longtemps. Il se demanda si Noémie aurait aimé se faire prendre comme une guenon. Il soupira. Il avait mal à la tête... Le voyage l'avait mis à plat et il avait juste envie de s'étendre sur le lit et de dormir. Mais on frappa à sa porte : un boy pygmée lui apportait sur un plateau un message. C'était Ndoumbé qui le conviait à une réception officielle dans une heure.

Dieudonné s'assit sur le lit, de mauvais poil. Il se gratta sa barbe qui virait poivre et sel. En se voyant dans la glace, il se dit qu'il ressemblait de plus en plus à un de ses personnages, le docteur M'Foudi, un escroc de la guérison du cancer. Il ouvrit l'armoire où il trouva des costumes taillés sur mesure pour lui. Un mot était posé sur l'étagère, signé de la main du président Tsoungui : "Pour mon grand ami Dieudonné, le meilleur de la sapologie !"

Dubitatif, Dieudonné prit un des costumes, violet à col blanc, le passa et se regarda dans une psyché vénitienne : il avait vraiment l'air d'un ambianceur sénégalais ! Ou d'un mac de Harlem dans les années 70, surtout avec les pompes dorées en simili-croco, la grande écharpe à fourrure rose et le fume-cigarette. Après tout, pourquoi pas, il était artiste, comédien, il devait présenter beau et plaire à son public. Il redoutait juste l'entrevue qui l'attendait avec Ndoumbé. Ce n'était pas pour ce genre de personnage qu'il était revenu au pays comme un roi du pétrole. Il avait fui la France pour rejoindre enfin sa gigantesque propriété construire par son fils Merlin avec l'argent de Quenel+ et le business d'importation de lubrifiant de Dubaï. Il était là pour fuir le harcèlement judiciaire, médiatique et institutionnel dont il faisait l'objet dans l'hexagone depuis le fameux sketch chez Fogiel. Ce n'était pas pour retomber dans les pièges de la politique ! Car la politique, il en avait toujours eu horreur de la politique au fond, même s'il avait fréquenté, depuis l'an 2000 environ, toutes sortes de marginaux révisionnistes, de fascistes, d'antisémites hystériques et autres illuminés du combat contre le grand Satan. Celui qu'il regrettait le plus était finalement Jean-Marie Le Pen. Avec lui, il s'était franchement bien marré. Le Menhir était vraiment un maître-quenellier qui forçait l'admiration de Dieudonné, par sa façon d'emmerder le monde entier depuis cinquante ans et plus.

Les autres, Dieudo les méprisait. Cette teigne de Moualek, son ancien employé de la main d'Or, cette emmerdeuse de Noémie qui l'exploitait comme un nègre avec les éditions de la Plume ; Joe Dalton et Joss, ces deux armoires à glace qui avaient juré de lui casser la gueule... Et bien sûr, Alain Soral, qui était le cauchemar de sa vie. Soral, ce crampon, cette sangsue qui s'était accroché à lui et lui avait pourri la vie depuis des années. Ce parano, mégalo, pervers et mytho qui avait encore voulu l'entraîner dans son parti politique à la con, Recnat, avec un ananas en logo. Sur la vidéo de présentation, Dieudo n'en avait visiblement rien à foutre. C'était Soral qui ramait seul pour essayer de meubler la vidéo. Dieudo ce jour-là voulait juste aller se pieuter. Il avait lancé quelques vannes, mais contre le parti lui-même, en disant que l'affiche, maculée de taches blanches, avait l'air de s'être pris des merdes de pigeons. Et Soral qui l'écoutait très sérieusement... Dieudo avait tout fait pour étouffer ce projet dans l'oeuf (dans l'ananas...).
Il avait compris l'essence du lepénisme lui, contrairement à Soral ! Ne bosser que pour faire chier ses adversaires, ne jamais rien avancer de crédible, surtout pas ! Se complaire dans le rôle d'anti bien-pensant, c'était cela le bon filon. Assumer des responsabilités, c'était pour les gens sérieux. Dieudo quant à lui n'en avait rien à foutre des gens. Il voulait depuis toujours assouvir ses rêves d'ex-vendeur de bagnole : ramasser du pognon vite et bien et se casser à la campagne dès qu'il en aurait l'occasion. Aujourd'hui, il allait retrouver son eldorado, le vert paradis de l'enfance, sa région natale, et vivre comme un gros pacha.

Voilà, il avait été plus malin que les autres, il avait su faire du pognon là où un demeuré comme Laurent Louis ne méritait que d'aller vivre dans un mobil-home avec sa fille triso, là où un Soral ne méritait que de finir sodomisé dans un refuge pour toxicos, Moualek étouffé dans son vomi dans un HP, et tous les autres pareil... Lui, il avait pris l'oseille et s'était cassé ! Et il allait venger ses ancêtres qui avaient sué sang et eau pour les sionistes depuis des siècles, en prenant ses propres esclaves qui travailleraient pour lui dans sa propriété pour un salaire de misère comparé à ce qu'il aurait payé en France.  
Il voulait juste rejoindre son palais de rêve, fumer des joints, s'envoyer en l'air avec toutes les filles qui passent, profiter de son bain moussant et boire du champagne. Vivre comme un prince au-dessus de ce peuple soumis à la charia... Finir sa vie dans la débauche, façon orgie romaine, décadence de l'Empire ! Oui, dans un monde de merde dominé par le satanisme, il ne restait qu'à jouir. Se vautrer dans la luxure pour échapper à l'oppression toute-puissante des sionistes invisibles. S'abrutir de plaisir pour ne pas voir la mort arriver...

Par la fenêtre, il vit des jeunes gens du palais sortir dans leurs Cadillacs roses à tombeau ouvert, armés de pistolets automatiques et de fusils, en tirant des rafales en l'air, hurlant, des bouteilles à la main. Dieudonné fut vaguement écoeuré en pensant aux razzias qu'ils allaient commettre. Il savait que ces fils de ministre se permettaient toutes sortes d'exactions dans les villages du pays, qu'ils tiraient sur les gens dans la rue, enlevaient des filles, tabassaient des gens au hasard. Mais il n'avait pas envie d'y penser. Son palais l'attendait, avec tout le personnel domestique et de sécurité nécessaire. Il y serait comme dans une enclave isolé, loin des emmerdes, loin de Manuel Valls, loin du CRIF, loin de tous les "suceurs de sionistes" -pour parler comme le président Tsoungui !


On frappait de nouveau à sa porte : deux militaires l'attendaient pour l'emmener chez Ndoumbé, son "grand ami". Dieudonné se donna une contenance en redressant sa cravate dorée, se repeigna en vitesse et suivit les deux hommes armés, résigné. Il lui faudrait tous ses talents d'humoriste pour faire bonne figure face à l'âme damnée du président...

 

Chapitre 3 : Une prison dorée


- Asseyez-vous, mon élégant ami.

Plus Ndoumbé voulait se montrer aimable, plus il était inquiétant. Assis derrière son bureau, sous le portrait du président Tsoungui, ses lunettes sur le nez, il avait tout à fait l'allure du flic qui va cuisiner un suspect pendant des heures.

- Je vous ai prié de venir pour régler quelques formalités concernant votre installation dans notre beau pays. L'administration d'ici est comme ailleurs et il y a beaucoup de lourdeurs, à cause de petits chefs mesquins qui pourraient retarder vos démarches. Mais il ne peut être question de faire perdre son temps à un invité aussi prestigieux que vous. C'est pourquoi nous allons voir tout cela ensemble, tranquillement...

Ndoumbé feuilletait un gros dossier. Dieudonné s'efforçait de garder son sourire le plus commercial.

- Vous êtes donc bien propriétaire, à mi-part avec votre fils Merlin, d'une propriété située non loin du village de Ngomedzap, le long du fleuve Nyong, d'où vient votre père. Vous dirigez également une entreprise, la Ewondo SARL. Ewondo, l'ethnie, la langue locale. Et par parenthèse, j'aime beaucoup la chenille de Nyong, très réputée. Au barbecue avec du miel et du citron, un vrai délice.

Dieudo saisit la perche :
- Ah en plus, la chenille de chez nous, c'est pas la petite bestiole qui t'emmerde pendant le pique-nique en famille à Fontainebleau. Là, on est plutôt dans de la chenille de 150 ! Tu en bouffes deux, tu n'avales plus rien pendant trois jours. Et quand elle se change en papillon, c'est un dinosaure, c'est le ptérodactyl. C'est du féroce... Par contre, avant, faut l'attraper, parce que la chenille de Nyong, ça court !

- Oui si je puis me permettre, c'est "la chenille qui redémarre" ! Hein, j'aime beaucoup le grand artiste Bézu ! Bézu !...

- Un monument national, dit Dieudo, grinçant, comme Michel Leeb ou Anne Roumanoff...

- Quelles sont vos relations avec notre président-maréchal ? demanda abruptement Ndoumbé, sans plus du tout sourire.

Dieudo, décontenancé, dit qu'il appréciait bien sûr énormément l'action du charismatique président...

- Vous étiez pourtant proche de l'ancien président Mukuna ?

Dieudo commençait à transpirer dans son costume. Il se tortillait sur sa chaise.

- On pourrait dire, continua Ndoumbé en le regardant par-dessus ses lunettes, que Mukuna était une de vos créatures...

Là on était à un autre niveau de compréhension !

- J'aime surtout le Cameroun et son peuple, dit Dieudo, pas certain toutefois que cette manière de botter en touche soit de très bon effet. Moi, vous savez, au fond, je ne fais pas de politique.

- Nous comptons pourtant faire de vous un symbole du régime, le champion de la lutte contre les sionistes de tous bords, monsieur M'Bala.

- Si vous voulez que je me produise au palais avec un best-of...

- Le président-maréchal pense que vous êtes un grand penseur, un sage. Comment dites-vous ? Un saoumfa...

- Oui vous savez, c'était un vieux sketch avec Edouard Baer.

- Pas de fausse modestie, cher ami. Je veux vous aider à accomplir vos rêves mais en échange, j'ai besoin de votre fidélité absolue... Le peuple vous aime et j'espère bien que cette popularité rejaillira sur notre régime.

- Vous savez, je n'ai pas l'intention de gêner qui que ce soit. Dès que je serai chez moi, je n'en sortirai plus. J'ai fui la France, ce n'est pas pour retrouver des ennuis ici...

La vérité est qu'il espérait que personne ne viendrait le chercher ici, ni les sionistes ni ses anciens "complices" !

- Je serai clair, monsieur M'Bala. Votre venue me réjouit dans l'absolu, dit Ndoumbé en essuyant ses lunettes (et il était effrayant à voir avec son oeil mort), mais j'aurais préféré vous voir arriver chez nous un peu plus tard... Car j'ai peur que le pays ne vive une période assez agitée.

Dieudo avait la gorge nouée.
- Je vous l'ai dit, je ne fais pas de politique...

- Vous n'avez pas d'attaches particulières pour le président Tsoungui ? C'est tout de même grâce à lui que vous allez pouvoir vous installer chez nous.

- Je suis franco-camerounais, donc j'ai normalement le droit de venir ici sans demander l'autorisation.

- Bien sûr, mais c'est le président Tsoungui qui a facilité votre arrivée ici, je ne me trompe pas.

- Le président Tsoungui m'a aidé, c'est vrai et je lui suis redevable.

- C'est bien ce que je pensais...

Il remit ses lunettes. Dieudonné déglutit.

- Dans ces conditions, je préfère ne pas prendre de risques inutiles.

Dieudonné blêmit. Ndoumbé se leva et appuya sur un bouton de son bureau. Deux soldats en uniforme entrèrent, armés de kalachnikov. Ils ne devaient pas avoir plus de seize ans.

- Vous accompagnerez monsieur M'Bala dans sa chambre au palais.

- Pardon, mais je...

- Vous êtes notre invité pour quelques temps, cher ami. Le temps que nous réglions quelques formalités concernant votre séjour...

Dieudo sut qu'il était inutile de résister. Il suivit les deux soldats en tremblant.

- Ne vous inquiétez pas, lui lança Ndoumbé hilare, je ne vous envoie pas devant le peloton d'exécution !

Il éclata d'un grand rire qui révélait une folie contenue difficilement en lui et s'alluma un gros cigare. Puis il ferma la porte de son bureau.

Les deux soldats emmenèrent Dieudonné dans sa suite. On lui fit comprendre qu'il ne pourrait pas en sortir avant plusieurs jours. Il aurait interdiction d'ouvrir les volets et de recevoir de la visite ou de passer des appels sans prévenir.

Et cela dura dix jours. Comme on lui avait laissé la télévision, il passa ses journées à la regarder, vautré devant des émissions de télé-réalité centrafricaines. Il scotcha sur "Les négresses de la télé", une émission avec des vedettes noires du monde entier. Binti était dans un loft en compagnie de Nafissatou Diallo et elles se détestaient.

Mais ce furent les informations nationales qui retinrent son attention. Car pendant qu'il était dans sa prison dorée, un coup d'Etat avait lieu dans ce même palais ! Le président-maréchal Tsoungui était arrêté par les brigades du conseiller Ndoumbé. Celui-ci se proclamait maréchal-régent à vie, malgré les protestations de Paris, et faisait fusiller Tsoungui. Dieudonné entendait des cris, des rafales, des gémissements d'agonie, mais il ne pouvait rien faire. Un soldat de quatorze ans, couvert de sang, vint lui apporter son repas, et s'écroula sur son lit, mort. Encore des rafales dehors, des manifestants, des chars, des sirènes. On se battait dans les rues avoisinantes. De jour comme de nuit, des manifestations se tenaient dans les rues de Yaoundé, des hélicoptères survolaient la ville. Des tirs de roquettes. Mais tout cela, il ne faisait que le deviner.

Il n'osait plus sortir de sa chambre. On le laissa une journée sans manger, puis ce fut un soldat, avec l'uniforme du nouveau régime, qui lui déposa son repas. Mais personne ne venait lui changer ses draps. La climatisation marchait mal. Il était comme un cochon dans sa boue.

 

 

Chapitre 4 : Au-dessus du soleil

 

Il ne dormait que par intermittence. Les obus qui fusaient dans la nuit le réveillaient en sursaut. A chaque fois, il craignait que le toit ne lui tombe sur la tête. Mourir comme un con dans une suite de luxe, à quelques kilomètres du palais de ses rêves...
 
Plusieurs ampoules de la chambre avaient grillé. Il ne lui restait que l'écran de la télévision pour s'éclairer. Il zappait au hasard. Un soir, il s'assoupit le doigt sur la télécommande, ce qui fit défiler les chaînes jusqu'à la 137. Un grésillement suivi d'un larsen le fit sursauter. Il se frotta les yeux et vit sur l'image pâlotte du bureau présidentiel. Il était en fait sur le circuit interne de télé du palais... Ndoumbé était assis, nerveux. A côté de lui, un Blanc en costume, une jambe sur le bureau.
 
- Mon cher Ndoumbé, vous le savez, la France vous soutient dans cette affaire... Mais nous pensons que le titre de maréchal-régent est mal approprié. Il signifie en effet que vous voulez établir une continuité avec le régime précédent, capter son œuvre et la perpétuer. Ce qui est maladroit, avouez-le, s'agissant de quelqu'un que vous avez fait passer par les armes.
 
- Quel est le mieux à faire dans ce cas ?
 
- Dénoncez l'ex-maréchal Tsoungui comme traître à la nation. Vous inventerez ce qu'il faut pour établir sa culpabilité. Car souvenez-vous : on peut tout faire dans un coup d'Etat, emprisonner, exiler, torturer, tuer puis régner par la terreur. Mais prendre le pouvoir sans avoir la moindre excuse pour le faire, non, jamais. Ni vos adversaires ni vos alliés ne vous le pardonneraient. Tous attendent votre justification hypocrite officielle. Si vous la leur refusez, c'est comme si vous les étrangliez. Ils attendent au contraire que vous la donniez pour glapir ou vous applaudir...
 
- Je ferai comme vous dites, mais j'espère que la France tiendra ses engagements.
 
- Soyez-en certain. Tsoungui était devenu trop gourmand. Son idée de faire nationaliser le pétrole et le diamant était vraiment malvenue. Votre politique libérale en la matière est bien plus appropriée. Et croyez-moi, la France n'oublie jamais ses amis. Alors maintenant, faites déboulonner les statues du traître et trouvez-vous un titre plus ronflant que le sien.
 
- Plus ronflant que "la montagne de lumière" de Mukuna ou "l'Everest de sagesse" de Tsoungui, ça va être difficile...
 
- Vous trouverez... Si vous manquez d'inspiration, vous demanderez à votre gros invité. S'il a encore quelques dons de comique, il vous aidera...
 
L'homme serra la main de Ndoumbé et s'en alla. Dieudo fut certain que c'était lui qui passait dans le couloir devant sa chambre. Il transpirait dans son lit. Est-ce qu'on pouvait savoir qu'il était passé sur le canal privé du palais ?
 
Deux jours plus tard, la tension semblait retombée. Un soldat lui apporta un ordinateur portable et lui dit qu'il pouvait accéder à une connexion sécurisée. Dieudo comprit qu'elle était plus censurée que le Google chinois, mais il put au moins aller se promener sur quelques sites pornos dissidents, garantis sans putes à vieux juifs.
 

Depuis que le nouveau président Ndoumbé avait laissé fuiter une conversation soit-disant "off" où il dénonçait Mukuna comme un "suceur de sionistes", il était applaudi sur Internet par toute la complosphère. C'était pour eux un nouveau Bashar el-Assad. Car puisqu'il dénonçait les sionistes, c'est qu'il était dans le camp du Bien !

Sur Youtube, la mèche des théories du complot était allumée, et les vidéastes en herbe attendaient de faire exploser le baril de poudre de la Vérité. On comptait déjà douze théoriciens improvisés qui expliquaient, face à leur caméra, les tenants et aboutissants du coup d'Etat au Cameroun : "Je n'y connais rien mais c'est bizarre... On voudrait faire croire à... qu'on ne s'y prendrait pas autrement". Comme toujours avec les complotistes, leurs doutes étaient justifiés par des raisons très précises, leurs démonstrations étaient lumineuses, leur argumentation étayée sur des faits très solides, leurs conclusions nettes et sans bavure. C'était admirable de leur part d'aboutir, seulement quelques heures après les événements, à un véritable travail d'enquête. Mais c'était la magie d'Internet : n'importe qui pouvait désormais derrière son bureau, en moins d'une journée, en dire plus que des historiens chevronnés n'en disaient par le passé en trente ans de travail minutieux. Il était évident qu'Internet marquait l'entrée dans un nouvel âge d'or de l'humanité, nouvelle étape de l'évolution où ce que seuls des professionnels pouvaient faire hier, le youtubeur lambda pouvait l'accomplir aujourd'hui sans sortir de chez lui. C'était : la démocratisation de l'intelligence. Tout le monde avait le droit de se déclarer expert, puisque la technologie le permettait. Le nombre de vues de chaque vidéo attestait bien sûr de la qualité du travail accompli et la liesse populaire ne faisait que confirmer à chaque fois ce triomphe de l'esprit humain sur la Propagande officielle, le mensonge, l'enfumage. Les ténèbres de l'esprit reculaient au rythme des uploads de documents compromettants sur des serveurs sécurisés en Russie ou en Somalie, nouvelles plateformes de tous les résistants au nouvel ordre mondial.

 

Dieudo se créa un pseudo Youtube, balança des commentaires sous des vidéos complotistes, espérant contribuer à révéler la vérité, peut-être au péril de sa vie (car on pourrait le tracer dans le palais). Mais ses commentaires furent submergés de trolls haineux, illuminés pour certains, qui préféraient raccrocher tout cela à l'influence de la Trilatérale. Quand il osa dire qu'il était retenu prisonnier au coeur du palais présidentiel de Yaoundé, il reçut juste trois dislikes sur son message et ce fut tout. Il tenta de faire un compte Facebook "Dieudo officiel détenu" : il eut 4 membres et tout le monde crut à une blague. Il abandonna, désespéré, après un dernier essai sur Twitter, où son hashtag #geôlefasciste_Cameroun fut relancé 4 fois, avec en lien le sketch des Inconnus sur Abel Chemoul. 


Au journal télé français, le ministre des Affaires Etrangères faisait une déclaration sur la fin de l'état d'urgence au Cameroun, la reconnaissance officielle du régime Ndoumbé, "qui a permis de ramener le calme dans le pays", l'envoi d'une aide humanitaire etc. Derrière le ministre, Dieudonné, transpirant, reconnut l'homme dans le bureau de Ndoumbé.
Les complotistes avaient leurs théories bien arrêtées, ils pourraient dormir tranquilles. Et les intérêts français aussi !
 
Cela faisait dix jours qu'il était enfermé quand on le fit sortir de sa chambre. Il était amaigri, les traits tirés, nerveux. Il se dit que les gens ayant connu les camps de concentration -s'ils avaient bien existé- n'avaient pas subi un sort pire que lui. Le président Ndoumbé le reçut aussitôt, les pieds sur son bureau :
 
- Cigare, cher ami ?... J'espère que vous ne m'en voudrez pas de la manière un peu cavalière dont je vous ai traité, mais dans ce genre d'affaires d'Etat, on doit parfois agir de façon un peu rapide. Je craignais que votre attachement à "Plapla" ne vous fasse commettre des erreurs. Maintenant que l'ordre est revenu et que me voilà où je suis, je vais vous laisser enfin rentrer chez vous. Bien sûr, vous serez le bienvenu dans mon palais quand vous voudrez. Vous pourrez animer nos soirées avec votre best-of !... Tenez, je vous montre notre nouveau projet d'affiches officielles, qui vont être collées dans tout le pays : "Ndoumbé, au-dessus du soleil !"
 
- Génial, dit Dieudo avec un sourire d'enfant malade.  
 
- Je sens que vous avez besoin de vous reposer. Allons, je vais vous libérer, il est temps de rejoindre vos pénates !
 
- Merci monsieur le président.  
 
- Président-Maréchal et Auguste-Guide !
 
Sa joie semblait presque radieuse, si sombre qu'elle fût par ailleurs. Dieudonné voulait juste s'en aller. Deux soldats le raccompagnèrent au-dehors. Un taxi l'attendait, qui le conduisit à Ngomedzap, à travers la piste de brousse.

Epilogue : La merde en or

 

Merlin l'attendait sur le seuil du grand palais colonial, avec tout le personnel de maison aligné devant les marches de l'entrée. Le père et le fils s'embrassèrent :
 
- Ici tu ne crains plus rien papa...
 
Merlin aida son père à monter ses bagages :
 
- Tu dois être fatigué papa, mais aujourd'hui, nous avons des invités très importants, des gens du Golfe...
 
- Tu sais, je suis assez las, regarde, je baîlle...
 
- Oui mais papa, c'est très important, vraiment. Pour nos affaires, il est indispensable que tu te présentes à eux.
 
- Laisse-moi au moins prendre une douche.
 
Une heure plus tard, il descendait dans le grand salon de réception, que Merlin avait aménagé avec tout ce que les nouveaux riches aiment en matière d'art. Des tableaux du 18ème siècle représentant des naïades dans une rivière, des statues dorées, des moulures au plafond, une fontaine rococo dans un coin. On se serait cru dans un bordel.
 
Une dizaine d'homme, habillés comme des émirs d'Etats pétroliers, attendaient, assis en cercle comme un groupe de conspirateurs.
 
- Entre, papa, viens que je te présente. Messieurs, mon père, Dieudonné M'Bala M'Bala, un homme d'affaires très avisé.
 
Une servante pygmée entrait avec du thé. Dieudonné n'avait pas envie d'être là. Il voulait profiter de la piscine, du sauna et aller se coucher, pas s'emmerder à parler business. Il dut écouter d'une oreille ce que Merlin avait en tête : un juteux contrat avec Dubaï.
 
- Ils un gros problème là-bas, papa, c'est le retraitement des eaux usées et l'évacuation des déchets. Dans les grandes tours qu'ils ont chez eux, la vidange des sanitaires se fait grâce à d'énormes tuyaux qui convergent tous vers un central, où ils se déversent dans d'énormes camions bennes qui vont ensuite passer la frontière et aller se défaire de leur chargement dans un Etat voisin. Moi qui ai beaucoup joué à Sim City, j'ai eu une idée géniale, papa, c'est de faire venir tous ces chargements ici au Cameroun et de nous faire payer pour cela.
 
La tête appuyée sur les mains, Dieudonné faisait au mieux pour avoir l'air concerné. Il avait vaguement entendu parler de ce business des excréments... Un micro-Etat voisin, dont la population servait essentiellement à fournir des esclaves pour les riches hommes d'affaires de Dubaï, avait déjà été entièrement recouvert de la merde d'Occidentaux gavés d'aliments gras.
 
- Tu vois papa, c'est simple, nous on se charge de recevoir les livraisons et en échange, ils nous payent.
 
Dieudonné voyait ça d'ici : "la SARL Merlin le Magicien, nous changeons la merde en or" !
 
- Ecoute, ça m'a l'air vraiment très bien, dit-il d'une petite voix, je crois qu'il faut signer au plus vite...
 
En fait, il était à ce moment en train de penser à Plume, à Judas, à Ô, à Asu Zoa, qui étaient restés en France avec leur mère, et qui n'avaient pas de visa pour le Cameroun.
 
Les Dubaïotes avaient l'air ravi. Cela dura encore deux heures, après quoi Dieudonné réussit à s'esquiver. Il sortait tout de même de dix jours d'incarcération ! Premier prisonnier politique du régime Ndoumbé ! Il alla s'étaler sur son matelas à eau. A la télé, on voyait la foule qui traînait le cadavre de Tsoungui dans les rues d'un village. Dieudonné avait les paupières lourdes et s'endormit bien vite.
 
Le lendemain, il fut invité au palais présidentiel par le président. On lui confia le ministère des Fêtes et Spectacles, et on lui remit l'ordre de la grande quenelle de platine, calibre 120.
- Je voudrais dédier cette récompense à mon maître, le grand Jean-Marie Le Pen, dit Dieudo, un peu plus détendu que la veille.
 
Les flashes des photographes crépitaient. Il y eut un cocktail, durant lequel il fit connaissance du nouveau ministre de l'Intérieur et du Dehors, Honoré Ngai. Il remarqua que le président Ndoumbé n'était pas resté. Il devait apprendre un peu plus tard que ce dernier était sujet à de fréquentes crises de délire. Il devait rester enfermé pendant des heures ou des jours, pris de crises de rage incontrôlable où il se disait possédé par l'esprit de Mukuna. Pendant ces périodes, c'était le ministre Ngai qui assurait l'interim. Un jour que Dieudonné avait été convoqué par ce dernier, il l'avait trouvé les pieds sur le bureau, en train de fumer les cigares de Ndoumbé.
 
Sa charge de Ministre des Fêtes ne lui prenait pas trop de temps. Il s'agissait surtout de faire de la figuration dans les réceptions officielles. Il reçut un jour son homologue biélorusse, Gérard Depardieu, ministre de la culture et du divertissement. Il ne l'avait pas revu depuis le tournage d'Astérix et Obélix. Depardieu descendit de l'avion, hilare, passablement émêché, deux hôtesses aux uniformes froissés à ses côtés. Il serra Dieudonné dans ses bras à l'étouffer :
- Hahahaha ! Alors ma couille comment ça va ? Dis, ça a l'air gentil chez toi !
 
La plupart du temps, Dieudonné profitait de son palais, où il se faisait servir comme un roi fainéant. Plus personne ne l'emmerdait. Enfin, il avait accompli la quête de toute sa vie : fuir le Mal en se réfugiant dans le grand Rien !
 
Dix ans plus tard, et quelques coups d'Etats de plus, il était toujours là, un peu plus tassé, le poil un peu plus blanc, un peu plus semblable au docteur M'Foudi. Plus personne ne lui demandait de faire le ministre. Des touristes chinois défilaient sous son balcon et le prenaient en photo. Il leur faisait un petit coucou de la main, comme une vieille vedette de music-hall qui guette les rares personnes encore capables de le reconnaître. Pour eux, il était une curiosité locale parmi d'autres. C'était bien Jean-Marie Le Pen qui avait raison depuis le début. "Jean-Ma", disparu depuis longtemps maintenant, et qui lui avait toujours dit que les hommes ne sont que des animaux... C'est vrai qu'il se faisait l'effet d'un gros gorille dans une cage. Après avoir fait le guignol avec Elie, puis tout un cirque sur les sionistes, il terminait dans un zoo !  Il était prisonnier d'une sorte de jungle totalement artificielle et kitsch, coupé du monde extérieur. Qui était au pouvoir au palais de Yaoundé ? Il ne le savait même pas. Et il s'en foutait. Que devenait Noémie ? Il n'avait plus de nouvelles depuis des années... En ce moment, il y avait deux soubrettes à peine majeures qui l'attendaient dans son jacuzzi et c'était la seule chose qui comptait.
 
De la fenêtre de sa chambre, il voyait les grands complexes en béton dubaïotes qui poussaient comme des plantes tropicales après la pluie. Bientôt, la forêt équatoriale primaire aurait disparu, pour laisser place à des centres commerciaux, des usines, des parcs de loisir.
 
Pour le moment, il pouvait encore contempler le soir les gazelles qui couraient dans la brousse, soulevant au crépuscule de grands nuages de poussière.
 

FIN  

 

 

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